L'aboiement, éjecté de la gorge du chien avec une rare violence, a traversé le jardin d'un bond pour aller s'écraser contre la façade de la maison déserte. Choqué, l'aboiement est resté là, vibrant dramatiquement contre le mur, mais aussitôt expulsé par le crépi, il a culbuté dans le jardin, a évité de peu les épines du rosier mais pas le tronc du séquoia contre lequel il s'est aplati d'un coup sec. Avec un effort méritoire il a pu s'en dégager, un peu sonné, s'est remis opiniâtrement en route vers l'angle des deux façades de la copropriété voisine où il s'est fait renvoyer d'un bord à l'autre comme une balle de tennis. La force magistrale avec laquelle il a été maltraité l'a amoindri au point qu'il a roulé jusqu'à terre, a dévalé la pente et, malgré les obstacles qui ont pris un méchant plaisir à le faire éclater au passage, il a pris de la vitesse, n'a pu s'arrêter au feu rouge, a failli être écrasé par un poids lourd au carrefour et, incapable de contrôler sa trajectoire folle,a finalement sauté par-dessus la rambarde du pont et a péri noyé dans la rivière.
"Madame L. a encore laissé son chien tout seul dans son jardin" ont dit, navrés, les gens du quartier en secouant la tête.