Jean n’y est pas allé par quatre chemins. Il a eu de la chance, le bourreau chargé de l’écarteler en le tirant non pas à quatre épingles mais par quatre chevaux, le bourreau, donc, avait perdu son chemin.  

   Désormais libre comme l’air, Jean avec sa tête en l’air, suivant son petit bonhomme de chemin, est tombé sur un os et a basculé dans le trente-sixième dessous. Durant sa descente lente, il a pu voir des dessous de table où s’alignaient des pots de vin, et un peu plus bas des dessous de cartes révélant les dessous des affaires, pas très reluisantes, il commençait à faire sombre à cette profondeur. Descendant toujours, au niveau des dessous de bouteille, cela devenait intéressant, plus encore au rayon des dessous de verre, enfin Jean est arrivé aux dessous affriolants. A ce niveau il a eu le dessous et ne s’en est pas relevé. Il était en bout de course.

   Percutant le sol, Jean en a vu trente-six chandelles qui ont formé une procession le long d’un chemin de croix où Jean a cru retrouver ses quatre chemins. Pour y voir plus clair, dans l’ombre il a suivi les chandelles mais elles se sont retournées, le traitant de voyeur et il a refermé les yeux, ce qui l’a rendu à  son obscurité.

   Il était vraiment en dessous de tout.

  Tombé bien bas, il n’était plus que l’ombre de lui-même mais il ne l’a pas su, dans ce bas-fond on y voyait comme dans un four, si bien que Jean n’y a vu que du feu. Ça a été un éblouissement, il a commencé à comprendre. Au fond, s’est-il dit, je suis au secret, pas celui des dieux, le mien propre, un vrai secret de polichinelle, mais je ne tiens pas à l’emporter dans la tombe, il me faut sortir de ce trou.

   Par un coup d’œil en dessous, assisté d’un coup d’essai avec un coup de tête suivi d’un coup de chapeau, Jean a tenté d’enfoncer la porte qu’il devinait dans l’ombre. C’était autant de coups d’épée dans l’eau, les geôles sont humides, c’est bien connu, et tout cela le faisait transpirer. Têtu, Jean a essayé encore un coup d’éclat plus deux coups de cuiller à pot, enfin il a semblé que la porte branlait un peu. Il a tenté encore un coup de théâtre et il était aux cent coups lorsque la porte a cédé. il était temps car dans ses munitions Jean n’avait plus que le coup d’état, à n’utiliser qu’en dernier recours.

   Devant lui commençait un long boyau obscur où Jean, marchant à tâtons, ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Le cassant sur une grille qui barrait le passage, il a eu le nez non pas creux mais raccourci et la vue plus courte encore. Peu importe, dans cette obscurité rien ne se voyait comme le nez au milieu de la figure.

   Les sons, eux, passaient librement à travers les barreaux de la grille et venaient chauffer les oreilles de Jean, bien inutilement car sous terre il ne fait pas froid mais Jean a dressé l’oreille en entendant prononcer son prénom. "Jean, Jean, Jean", balbutiait une voix. "Oui ? oui ? oui ?" a couiné Jean, les deux mains agrippées aux barreaux. "Tu m’ouïs ?" a interrogé la voix. "Oui je t’ouïs", s’est écrié Jean éperdu. "Jean, Jean, Jean", a bégayé encore la voix et d’émoi " aidez-moi !" Jean secouait les barreaux "Aidez-moi,oui !" quand la voix a terminé "Jean, j’en ai rien à foutre, jean-foutre".

   On se doute que Jean a lâché la grille, l’oreille basse. Ayant déjà la vue basse, sa situation se détériorait. Il s’est assis par terre puis, avec courage, il a décidé de faire la sourde oreille et de fermer les yeux sur ces fâcheux évènements. Depuis qu’il avait échappé au bourreau, Jean peu à peu se détachait des liens de ce monde et, usant des parcelles d’intelligence qui lui restaient, il s’est mis à réfléchir. Seul, aveugle, sourd, s’est-il dit, il ne me reste plus qu’à devenir muet pour accéder au bonheur des trois singes, autrement dit du triple idiot. Ces réflexions n’ont renvoyé nulle lumière nouvelle, dans le noir Jean a songé qu'à vrai dire, muet il l’était déjà, n’ayant personne à qui parler depuis que le bourreau lui avait fait faux bond.

   Il n’allait tout de même pas le regretter.