Mami-Line renifle. Une goutte d’eau lui pend au nez, qu’elle avait réussi à retenir tout le long du trajet jusqu’à l’école. À présent que Mami-Line est arrêtée devant la grille et se tient droite comme un I, la goutte fait de même, verticale. Qu’est-ce qu’il fait froid ! disent les mamans qui attendent comme elle la sortie des enfants. Mami-Line fouille dans sa poche droite à la recherche d’un mouchoir. Elle y trouve son trousseau de clés qu’elle secoue comme si le mouchoir avait pu s’y cacher. Fouiller ensuite la poche gauche fait choir un de ses gants sur le trottoir et le regard de Mami-Line vers lui est chargé de reproches, ses sourcils se froncent, puis le front : à cause de ce gant stupide, il va falloir se baisser jusqu’à terre. De la main gauche, Mami-Line se tient les reins et commence avec réticence à ployer la nuque puis les épaules avec une lenteur mesurée. Tenez madame, dit une des jeunes mamans plus prompte à ramasser le gant, et le sourire de Mami-Line est oblique entre le coin droit qui s’élève en signe de reconnaissance et le coin gauche abaissé par la honte. Être vieille, quelle misère ! Venir chercher sa petite-fille n’est plus de son âge.
La goutte en a profité pour tomber sur son gant. Devant cette inconvenance, Mami-Line détourne le regard tandis que sa main gauche tasse le gant bien au fond de sa poche de manteau. Pour s’assurer que personne n’a rien vu, Mami-Line cache ses yeux dans un plissement de paupières et son regard balaie tous les adultes devant la cour de l’école en feignant de chercher sa petite-fille parmi les écoliers qui commencent à franchir la grille.
Que c’est long !
Elle esquisse un mouvement, un pas bref vers le muret qui cerne la cour d’école, elle voudrait bien s’y asseoir, puis elle fait un demi pas en sens contraire : une dame bien ne s’assoit pas sur les murets. Qu’attend donc sa petite-fille pour se montrer ? Il fait trop froid, c’est trop pénible, ce n’est plus de son âge. Elle en a les larmes aux yeux brusquement, un liséré brillant qu’elle essuie avec distinction du bord de l’index droit. Puis elle essuie l’index dans sa paume gauche, et continue à le frotter pour occuper ses deux mains que l’attente rend inutiles depuis trop longtemps.
Une deuxième goutte se forme sous ses narines. Mami-Line renifle. Ça ne va pas recommencer ?
"Vous êtes la grand-mère de Chloé ?" Il faut bien l’admettre mais du bout des lèvres. "Chloé aimerait tant venir goûter chez nous avec ma fille", explique la maman. Oh oui ! disent les visages des deux enfants, Oui oui oui ! La moue de Mami-Line est assez réprobatrice, des invitations à goûter ça ne s’improvise pas, de son temps on n’aurait jamais… Les deux petites filles trépignent, sautent sur place avec une énergie que plusieurs heures en classe ont décuplée. Mami-Line secoue la tête, "Oh si, oh si", scandent les gamines, "Dis oui, dis oui", ordonne Chloé d’une voix suraiguë. Mami-Line veut saisir la main de sa petite-fille et en finir avec tout ça, mais Chloé a déjà caché sa main derrière son manteau et cache l’autre pour plus de sûreté.
La maman se rapproche pour convaincre Mami-Line et parle plus fort – serait-elle dure d’oreille ? – elle penche un peu le torse, ainsi ses yeux sont à la hauteur du regard de Mami-Line, regard indécis qui passe de gauche à droite et retour, à la recherche d’une aide. Il faut ramener Chloé à la maison, Chloé doit rentrer à la maison, dit chaque mouvement de ses yeux. La voix de Mami-Line, elle, n’a rien dit.
"Vous pouvez venir avec Chloé", invite la maman dont le sourire et les dents se font aussi éblouissants qu’une publicité. "On prendrait un café en bavardant. Ou un thé", ajoute-t-elle sans oser aller jusqu’à l’infusion. "Les petites seraient si contentes." Chloé a sorti sa main de sa cachette pour prendre celle de sa grand-mère, "Ce ne serait pas long", Chloé tire Mami-Line par la main, "Ça leur fera si plaisir", Mami-Line se laisse entraîner par le côté droit, marche en crabe, "Elles seront tellement…", Mami-Line n’écoute plus.
La maman marche au pas de Mami-Line, c’est lent, c’est pesant, les deux petites courent le long du trottoir, gambadent à travers l’espace vert, au coin du carrefour se cachent en gloussant. Les bottes de la maman font un bruit épais, on dirait qu’elles s’enfoncent dans l’asphalte tant il faut marcher avec lenteur, un pas, puis un pas. Mami-Line souffle, un bruit rauque dont le rythme s’accélère. Elle tousse, un peu, un peu plus. La maman s’arrête, parle longuement du froid pendant que Mami-Line tente à la fois de ne plus tousser, de respirer comme tout le monde et de garder son équilibre sur des jambes qui tremblent.
Elle n’y arrivera jamais. Aller chez la maman, c’est tourner le dos à son propre fauteuil crapaud avec vue sur les façades d’immeubles. Aller chez la maman, c’est du côté gauche, celui que la maman a pris par le bras, rentrer chez soi, c’est du côté droit qui traîne la jambe. Mami-Line est bancale. La maman est une béquille trop haute, trop forte, qui va trop vite en lui soulevant maintenant l’épaule jusqu’à l’oreille. Chloé et sa copine reviennent, tournoient autour d’elles. "Allez, tu viens ? Tu viens ?" Chloé saisit la main de sa grand-mère et tire, tire, la remorque de force le long de cet interminable, abominable trottoir. Mami-Line, c’est au bord du trottoir qu’elle voudrait s’asseoir à présent, les pieds dans le caniveau, mais oui.
Encadrée comme elle l’est, elle n’a plus de main libre pour essuyer la goutte sous le nez, les larmes au bord des paupières. Sa semelle droite se prent dans le talon gauche, elle trébuche, une main ferme la remet d’aplomb ; mais qui ne préfèrerait pas la laisser choir, la grand-mère, là, tout de suite ? C’était une mauvaise idée, cette invitation. D’agacement, la maman a les lèvres toutes mordillées, d’un rouge que le froid rend violet, et avec une petite buée les mots décisifs en sortent, comme écrits noir sur blanc dans une bulle de BD : "C’est trop tard, maintenant, on n’a plus le temps, il faut retourner".
Hurlements des filles, elles trépignent à pieds joints, sautent de rage. "C’est trop tard, la nuit tombe", poursuit la voix implacable. Les pleurs des petites transforment leur visage en gargouille. "Et puis il y a les devoirs à faire".
Les devoirs, bien sûr, les devoirs ! Avec un hochement de tête Mami-Line affirme "On va devoir retourner", "On va devoir rentrer", et à mesure le torse de Mami-Line retrouve la verticale, ses pieds sont parallèles, son souffle est discipliné. Les devoirs !
À présent c’est Mami-Line qui tient fermement la main de Chloé pour la mener avec énergie dans le droit chemin, celui qui mène au fauteuil crapaud.