Le dernier homme sur Terre est assis dans sa chambre. On frappe à sa porte.
Toc toc toc.
Oui, vous avez bien lu, il a bien entendu, trois petits coups, toc toc toc. Non pas les trois coups majestueux du théâtre. Ni les trois coups dramatiques du Destin. Trois simples petits coups, banalement frappés contre le bois de sa porte, comme faisaient ses voisins ou les membres de sa famille lorsqu’ils existaient encore, il y a des années.
Depuis qu’il est seul, dernier homme sur Terre rappelez-vous, personne n’a fait retentir un tel son. Donc, se dit-il, donc. Il réfléchit. Mais l’énigme ne se laisse pas résoudre et, la curiosité l’emportant sur la crainte, voilà, c’est fait, il a ouvert sa porte.
Personne.
Logique n’est-ce pas ? Sur Terre ne vivent plus avec lui que quelques animaux et qui a jamais vu un hérisson ou un serpent frapper à une porte ? Il avance d’un pas sur le seuil pour regarder alentour ce qui a pu lui échapper à première vue. La deuxième vue et les suivantes n’apportent rien de plus, l’habituel paysage de campagne est devant lui, arbres, herbes folles, quelques nuages, rien ne manque, rien de nouveau.
Il referme sa porte, dubitatif, des extraterrestres frapperaient-ils sur une porte à la manière des humains ? Deviendrait-il, hélas, fou de solitude ? Si c’est le cas, plutôt que toc toc toc, vieux toqué que tu es, tu aurais pu entendre des voix. Et faire la conversation.
Pour se distraire il n’a que cette mouche obstinée à franchir la vitre de la fenêtre fermée, que c’est bête une mouche, il lui ouvre, allez file, et réalise qu’il n’a pas entendu vrombir cet insecte stupide. Il n’a pas entendu non plus le bruit de la fenêtre refermée, ni, il recommence, rouverte, il recommence, ouvre, ferme, aucun bruit.
Il fait claquer ses doigts contre son oreille droite, puis gauche, il souffle fort en se pinçant le nez, crie, applaudit, des deux poings tambourine contre le mur, fait tomber, non, rien, il ne va tout de même pas casser quelque chose pour se prouver qu’il est devenu subitement sourd.
Bon, se dit-il. Dont acte.
Rien à ajouter.
Etre le dernier homme sur Terre mène à la résignation.
Dans le potager le chien, on le voit par la fenêtre de la cuisine, galope dans les salades, cet imbécile aboie après un papillon. D’un bond notre homme ouvre la fenêtre et lance un grand coup de sifflet, du moins le suppose-t-il, dans l’absence de son qui l’entoure désormais. Il n’a pas sifflé assez fort dirait-on, pour se faire obéir, il vocifère, hurle. Le chien n’en a cure, écrase les fanes de radis en sautant après le papillon, sa gueule toujours grande ouverte à aboyer. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Le dos tourné à ce remue-ménage, le rouge-gorge picore les miettes de pain jetées ce matin pour lui. Tout ce vacarme ne le trouble pas.
Pas plus que les merles rassemblés dans le cerisier pour se gaver de burlats. On veut bien donner des miettes de pain mais pas la récolte de cerises, ça suffit les bêtises, l’homme hurle par la fenêtre, Ça suffit, Assez, claque dans ses mains à s’en faire mal aux paumes. Les merles picorent toujours. Bon sang, comme un carillonneur il frappe deux casseroles l’une contre l’autre à coups redoublés.
S’arrête.
Le rouge-gorge est encore là.
Et tous les merles.
Seul le chat, qui s’insinue sans bruit dans les herbes en levant les pattes, les fait fuir d’un coup lorsqu’il entre dans leur champ de vision.
Le dernier homme sur Terre s’est effondré dans son fauteuil. Tous sourds, nous sommes tous devenus sourds, se répète-t-il. En quelques secondes. Mais comment, par quel ? Il secoue la tête.
Depuis les toc toc toc.
Lorsqu’il a ouvert la porte, que s’est-il passé ? A qui, à quoi a-t-il ouvert ? Il réfléchit. Qui se tenait derrière la porte ? Qui a voulu entrer, quel intrus, et comment, et ?
Seul le silence répond à ses questions. Le silence répond.
Le silence.
Par cette porte ouverte le silence, oui, s’est faufilé, il s’est introduit comme une vague en douceur imprègne le sable et se fond dans les profondeurs, comme la brise pénètre dans les bois et s’étend sur les prairies. Sur tout ce qui vit encore sur Terre le silence vient d’installer son empire, il a rendu la planète à la paix de l’univers où se déroulent sans bruit les plus effroyables explosions, où sans bruit les plus merveilleuses étoiles vivent et meurent, où le temps lui-même n’est que silence.