"Je vis dans un monde où les lampes et les ordinateurs s’éteignent faute d’avoir été entretenus, où les robinets s’épuisent à goutter, où des fenêtres sont fendues par des attaques extérieures de ballons, où les lits sont d’éternels champs de bataille, l’aspirateur prisonnier de son placard, où les poêles et casseroles portent les cicatrices évidentes de leurs dernières brûlures, où les doubles-rideaux enferment les pièces dans la pénombre du matin au soir, où les vociférations des radios et télévisions tuent le silence à longueur de journées, où les moquettes sont tachées de terre par une armée d’invasion, les chaussures et les vêtements semblent les dépouilles abandonnées après une émeute."
La ménagère soupira. Effaça le texte d’un coup de souris. Reprit le clavier, écrivit :
"La marcheuse sonna et la porte de l’appartement s’ouvrit. Le chien la terrassa de son odeur animale. L’odeur cloua la marcheuse sur le seuil, la serra à la gorge et la fit suffoquer. Elle reprit laborieusement son souffle en respirant bouche ouverte, béa plus encore devant la mère de famille qui la faisait entrer : elle portait des jeans déchirés raidis par la crasse, moins pourtant que ses cheveux hérissés sur le crâne comme sous l’effet de l’horreur. De la porte-fenêtre ouverte sur le balcon, des effluves révélaient le chien assigné à résidence et ses crottes semées sur le balcon. Dans la salle de bains à droite, l’humidité du linge sale transpirait dans la baignoire en remugles préhistoriques et se déversait en coulées de moisissures sur le carrelage. Plus loin au fond de l’appartement, des assemblages industriels de graisses et de sucres composaient la cuisine, collages artistiques de vaisselles sales, cartons d’emballages éventrés, agglomérats de déchets culinaires."
La ménagère relut, effaça à nouveau le texte.
Jusqu’à présent, dit la ménagère, je faisais consciencieusement le ménage. Désormais, elle s’interrompit d’un demi sourire, je n’ai plus de conscience.