Seigneur,
En des temps reculés vous avez été mon Seigneur et Maître, j’ai été votre Ange le plus proche, votre plus fidèle collaborateur jusqu’à vouloir, plus que vous, que votre Volonté soit faite. Activiste, j’en faisais trop, mes résultats dépassaient vos prévisions, j’étais trop proche de votre pouvoir. Vous m’avez éloigné.
Je vous faisais de l’ombre et vous m’avez mis au placard, c’est ce qu’ont clamé les jaloux et les imbéciles. J’ai été votre ange déchu, je suis devenu le Diable. Démultiplié, j’ai été Satan, Lucifer, la Bête aux pieds fourchus, le Malin. Multicarte. Une promotion, somme toute.
Vos voies ne me sont pas impénétrables, Seigneur, ma descente aux enfers n’était qu’une stratégie pour clamer comme il convient votre grandeur. Mon exil dans ces contrées reculées où j’ai installé l’Enfer, mon siège social, était planifié. Plus je faisais le Démon et menaçais les hommes de mes flammes, plus votre Gloire grandissait, plus les hommes se jetaient à vos pieds en vous suppliant de leur accorder l’éternité à vos côtés. Dans mon Enfer souterrain je travaillais pour vous, au fond j’étais votre meilleur agent, la taupe dont le double-jeu favorisait votre Toute Puissance.
C’est bien fini tout ça.
On dit que les hommes ne croient plus en Dieu, que les religions déclinent, on dit les humains devenus matérialistes, sans foi mais bardés de lois.
Le temps des mots sera beau, beau temps et belle lurette, le temps d'accorder les genres — vous le savez, nos adjectifs s'accordent très bien en genre, masculin-féminin, belles épousailles — puis, c'est logique, ils s'accordent en nombre, croissez et multipliez-vous : le singulier devenu pluriel, voici la déferlante des mots, la grande marée, la logorrhée, une flottille de mots. Grand beau fixe pour les baptêmes de mots, même les pas beaux, les vilains mots, les gros et les bancaux — non, pardon, les bancals, sans nuire au féminin, le soleil luit pour tout le monde.
Du côté des verbes, le temps des accordailles est passé, la concordance n'est plus de ce temps, les accords sont passés en faveur de la mixité. Les phrases seront hybrides et métissées, Si je saurais je le dirai, le présent a émigré dans le futur qui fraye avec le passé. Tout sera bien qui a bien fini, le soleil est mitigé mais on peut s’attendre à de belles éclaircies.
De mon temps, me direz-vous, on n’avait pas son mot à dire, on obéissait aux règles sans exception, on accordait ses participes en suivant les principes et on respectait les usages du temps. Le temps jadis bien entendu, naguère, il n’y a guère, vous et moi les avons connus ces temps imparfaits qui, dans le subjonctif, amenaient des déluges de j’allasse, dévergondasse, et même pétasse, dans la soie évidemment, (ainsi l’a écrit ce fameux prof de français sans craindre les embruns). Mais laissons là ces temps dégueulasses.
Car après la pluie le beau temps ; foin des temps maussades, maux de tête et maux de ventre, voici venir les embellies. Mots modestes, mots moqueurs, mots motivés, tous les mots sont dans la nature. Ayons une pensée émue pour les mots moribonds, pour nonobstant qui, malgré son opposition innée, finira emporté par les bourrasques de termes modernes qui décoiffent notre littérature et l’aèrent. Ayons une brève pensée pour les mots morts gisant dans les dictionnaires d’antan, puis laissons les gésir et, sans nous malementer, ayons la mémoire courte et tant pis pour eux.
Maintenant et désormais, dorénavant et ainsi de suite, place aux mots des temps futurs, place au temps des mots.
… les corbeaux étaient roses
… les peignes voulaient bien se brosser les dents.
… les huitres qui baillent mettaient une main devant la bouche.
… les chiens qui hurlent à la mort observaient une minute de silence.
… les bouches d’égout embrassaient les fleuves avec passion.
… les cor(ps)beaux s’éprenaient des vilains esprits.
… l’été à la menthe étaient bus jusqu’à plus soif.
… en dernier ressort l’atmosphère se détendait.
… à toutes fins utiles on nourrissait les débutants.
… en se couchant le Soleil ne tirait pas à lui toute la couverture bleu nuit.
… les robinets qui fuient étaient bannis comme déserteurs au Sahara.
… pour ne pas perdre une minute, nous prenions le temps de la rattraper.
… on pouvait payer ses dettes avec un billet doux.
En prime, voici des petits bonheurs féroces :
Quel bonheur d’assister à une bataille rangée, on n’a pas besoin d’y mettre bon ordre.
Croquer la vie à pleines dents sans écouter ses cris de souffrance.
Prendre la vie pour ce qu’elle vaut et la rendre au centuple.
Prendre une tasse de liberthé bien sucrée.
Prendre la mouche et la donner au coche.
Marcher à reculons dans le noir, c’est un cauchemar qui progresse.
Quand il pleut des enclumes : les forgerons sont débordés..... les nuages sont constipés..... les volcans sont jaloux.
Mendiant mais couvert de fruits secs.
La plus étrange des femmes est une flemme sans aile.
La farce du destin nourrit les cimetières.
Rien ne sert de courir, il faut mourir à temps.
La couleur de l’espoir est le vert galant.