__ Alors, c’est bien de savoir lire ? demanda la mère à la petite fille plongée dans un livre. La petite fille fit la moue.
__ Je sais prononcer les sons des syllabes, j’entends que je dis un mot, une phrase. Mais savoir lire n’est pas savoir le sens, c’est utiliser un code, pas plus.
__ Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda la mère en fronçant les sourcils.
__ Je lis et je prononce ce mot, j’entends « onomatopée », je ne suis pas plus avancée, je n’ai pas plus compris que celle qui ne sait pas lire. J’ai émis cinq sons, c’est tout.
__ Tu raisonnes faux, affirma l’institutrice.
La petite fille se fâcha immédiatement.
__ Je raisonne à ma façon. Elle n’est fausse que de votre point de vue.
__ D'où le problème de la folie raisonnante, remarqua Claude.
La petite fille sortit très satisfaite de ce qu’elle venait d’apprendre en cours de maths. Rentrée chez elle, elle prit un cahier de brouillon et écrivit : « Je tends asymptotiquement vers zéro : je m’efforce d’être infinitésimalement petite afin que l’autre ne me remarque pas et ainsi tolère ma présence. »
— Tu as lu tout ça ? s’effara le petit garçon.
Le joueur eut un léger rire et répondit seulement :
— Oui.
Le petit garçon déchiffra à haute voix les titres des livres placés dans la bibliothèque :
— Probabilités complexes. Paradoxe des coïncidences. Jeux de stratégie. Sur le problème de la poule entre n joueurs.
Il éclata de rire :
— Tu t’amuses bien.
_ Tais-toi, tais-toi ! cria l’instituteur exaspéré, tu vas dire des bêtises.
_ Tu me dis de me taire alors que je n’ai pas encore parlé, s’insurgea le petit garçon, et tu affirmes à l’avance qu’il s’agira de bêtises alors que je n’ai rien dit.
L’instituteur se figea. Il ne répondit rien. Le petit garçon se sentit grand : un petit prend un grand en faute.
Cela le rendit triste aussi.