Le petit garçon n’arrivait pas à lire assez vite. Le temps qu’il parvienne jusqu’au point, le sens de la phrase lui avait déjà échappé : de quoi, de qui parlait-on au début ? Il revenait à la majuscule, reprenait.
S’il lisait vite, le texte n’était plus qu’une succession de syllabes, de sons, dépourvue de toute signification. Il fallait recommencer, être plus attentif, comprendre.
— Ma mère passait son temps à pendre le linge. Je ne sais pas ce qu’il lui avait fait, le linge, pour qu’elle s’obstine à ces pendaisons répétées, dit le petit garçon avec rancune.
— Il s’était sali, suggéra le jardinier.
— On l’avait sali, rectifia le petit garçon. Ce n’est pas sa faute, au linge, s’il est sale, pourtant c’est lui qu’on bat, qu’on fait bouillir, qu’on tord, qu’on essore, qu’on met à claquer au vent, qu’on laisse dehors, qu’il neige ou qu’il vente.
— Au soleil torride, ajouta gravement le jardinier.
__ J’aurais voulu tout lire, dit le petit garçon en contemplant les murs couverts de livres. Il soupira.
__ Tu as encore le temps, affirma le jardinier d’un ton rassurant.
__ Jamais assez, rétorqua le petit garçon en baissant la tête.
Le petit garçon devait se rendre à l’évidence : il ne lirait jamais tout, ne saurait jamais tout. Il n’aurait pas le Savoir universel. Ni même une connaissance encyclopédique.
La petite fille termina sa division. Elle contempla cette nouveauté, le reste ; un 3. Auparavant les divisions tombaient juste. Sans reste : un zéro.
Voilà qu’entre le Tout et le Rien se découvrait cette chose indéfinissable, informe, le reste. La division du tout n’était pas juste, pourtant la petite fille ne s’était pas trompée. Elle devait admettre ce qui tombait, l’existence de ce nouveau venu, nouveau-né, ce reste.
Elle connaissait le dividende, ce maternel entier, volumineux ; de l’autre côté de la barre, le paternel diviseur qui taille et tranche. De ces parents, la petite fille était le reste, entre deux. Le trois.
Moi, je me demande, dit la petite fille, comment faisaient les êtres humains qui n’avaient pas de miroir, ni assez d’eau pour se regarder dans une flaque d’eau. Etaient-ils condamnés à s’imaginer semblable à l’autre en face ? Vivre toute leur vie en s’imaginant sans jamais se voir réellement ?
Mais les autres en face étaient tous différents les uns des autres, alors comment s’imaginer semblable à l’un de ceux là mais lequel ? Ou semblable à aucun d’entre eux et alors ressemblant à quoi ? Peut-être pas même à qui, pas même ressemblant : une originalité absolue. Inimaginable, invisible. Individu. Non représentable pour lui-même. Vu seulement par les autres.