__ Je hais ceux qui savent tout, ragea la journaliste. Ceux qui s’imaginent que l’univers se borne à la connaissance qu’ils en ont.
__ Ça fait beaucoup de monde à haïr, observa le jardinier.
__ Ceux qui affirment que tout va de mal en pis sans reconnaître que c’est de leur vieillissement qu’ils parlent. Ils assènent aux jeunes que le monde en vue sera effroyable s’ils n’y prennent garde. Ce sont eux en fait qui prévoient l’horreur d‘un monde où ils ne seront plus. « Que vont-ils devenir ? » s’inquiète le grand-père en regardant ses petits-enfants se distraire. Façon de dire : comment pourront-ils survivre en se passant de moi, moi passé et passé le monde qui est le mien ?
_ Ceux qui comptent, je les déteste. La petite fille exaspérée crachait presque ses mots. Ceux qui mesurent, calculent, évaluent. Estiment au plus juste. Apprécient en inscrivant un chiffre sur une étiquette. Peu importe ce qu’ils soupèsent, ce qui compte, c’est précisément le chiffre. Uniquement. Je les hais.
Elle reprit une respiration moins agitée et poursuivit :
_ J’aime les mots, leur moelleux, leur souplesse, leurs tons changeants, j’aime les manier, les pétrir, malaxer en différentes phrases, les assortir entre eux en sonorités, en significations, en jeux de mots, en sous-entendus, doubles sens, les déplier, les déployer comme un tissu.
Elle souriait pour elle-même.
_ J’aime les déchiffrer, c’est la seule fois où je peux utiliser le mot chiffre : quand il est écrit.
__ As-tu déjà vu un œil nu ? demanda la petite fille au voyant.
__ Je ne suis pas voyeur à ce point, rétorqua le voyant.
__ À ce point de vue, compléta la petite fille dans un éclat de rire.
— Tu sais qu’il va y avoir une fête costumée ? demanda le petit garçon. Tout le monde y sera, même nous, les enfants.
La petite fille leva les sourcils.
— En quoi tu vas te déguiser ?
— En grande personne. Le petit garçon éclata d’un rire joyeux.
J’aime bien, songeait rêveusement la petite fille assise sur le banc du jardin, demander S’il vous plaît avec ensuite un impératif, « S’il vous plaît, laissez-moi passer », « S’il vous plaît, donnez-moi… ». On lie la prière et l’ordre.